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Carnet de route n°4: "Découverte de la vie à Jayyous"

30.04.04

Auteur : Pasteur Gilbert Charbonnier

Quatrième semaine – 30 avril 2004



" Découverte de la vie à Jayyous "

 

La deuxième semaine de séjour à Jayyous a été placée sous le signe de la rencontre avec la population, et d’une meilleure connaissance mutuelle. Beaucoup de conversations, visites reçues, repas ou tasses de thé à l’orientale pris chez les habitants, sans parler des heures passées à l’une des deux portes permettant aux paysans d’accéder à leur champs à travers la barrière de sécurité. De tous ces contacts je retiendrai trois thèmes : Un état d’esprit ; un combat ; des forces et des faiblesses.

L’état d’esprit des gens de Jayyous revêt d’abord la forme de la cordialité et de l’intérêt pour celui qui arrive. D’où viens-tu ? Comment t’appelles-tu ? Quel âge as-tu ? Autant de questions des gens que l’on croise dans la rue, enfants ou adultes, et auxquelles il faut satisfaire des dizaines de fois par jour. Et puis ces salutations à l’orientale : "La paix soit avec toi", "Bienvenue", "Comment vas-tu ?", "Votre présence nous fait du bien", "Merci d’être parmi nous", etc. On a honte d’être ainsi, sans le chercher, une source de joie pour des gens qui prennent naturellement le temps de s’intéresser aux gens qui passent. Croiser quelqu’un sans le saluer est vraiment inconvenant ! - Mais ces gens souffrent ; et ils ont peur. Ils souffrent comme tous les paysans du monde à qui l’on confisque des terres, ou que l’on empêche de les travailler comme bon leur semble. Ils ont perdu une partie d’eux-mêmes. Ce no man’s land ! de 30 à 50 mètres de large qui traverse la commune est une plaie ouverte dans le cœur de chacun. Et ils ont peur de la prochaine visite des soldats, qui peut survenir à tout moment du jour ou de la nuit ; ils ont peur des gaz lacrymogènes semblant avoir des effets pervers durables sur les gens. (Ces gaz ont été tirés récemment dans une salle de classe.) - Ils ont aussi peur des humiliations et des propos injurieux dont ils sont l’objet. – Mais ils ne démissionnent pas; la révolte les habitent , avec l’amertume qui l’accompagne. "Ils ne nous feront pas partir", "Libre, libre, libre, la Palestine !" (propos scandés par des jeunes dans leurs champs), "C’est notre terre ; nous sommes chez-nous !".

Toute la population paraît mobilisée pour un long combat où chacun a sa part. Il s’agit d’abord d’occuper et de (bien) travailler les terres qui sont au-delà du "mur". Surtout, elles ne doivent pas paraître abandonnées, même si chaque paysan perd chaque mois l’équivalent d’une semaine de 35 heures de travail, en attendant que la porte d’accès s’ouvre … - Et puis il y a l’école jusqu’à 16 ans, précédée d’un jardin d’enfant à partir de 4 ans. De gros efforts sont fait dans ce domaine par la municipalité et le centre social du village. Et les élèves ont de l’ambition. Beaucoup travaillent dur pour avoir d’assez bonnes notes pour faire des études supérieures si possible à l’étranger (en France peut-être …). Il y a aussi un groupe de discussion et de libre parole, ouvert à tous, qui se réunit deux fois par semaine. – Une organisation paysanne est très active. Elle est en contact avec les autres groupes semblables aux niveaux régional ou national. J’ai participé cette semaine à une réunion de paysans dans un grand village près de Jérusalem, à l’occasion du meurtre de trois paysans tués par l’armée israélienne, trois semaines auparavant. Ambiance qui m’a rappelé telle réunion de militants nationalistes, plus ou moins clandestine, quelque part en Corse. On a mis deux heures et demi dans des chemins faits pour des tracteurs chez nous, pour rejoindre une localité située normalement à un quart d’heure de route. Il fallait déjouer les barrages de la police israélienne. Et on est passé. C’est bon pour le moral des 45 passagers du car qui nous transportait ! Et chapeau au chauffeur. Un autre aspect du combat est le souci d’établir des contacts avec l’étranger. Il faut que l’on parle d’eux ; il faut des témoins. Aucune semaine ne passe dans la visite d’un groupe venant de l’extérieur. Prochainement, un colloque important va être organisé, avec le concours de parlementaires européens de plusieurs pays. Il faut internationaliser le problème. Et que l’on se débarrasse du cliché selon lequel les bons sont les Israéliens, et les méchants les Palestiniens. Il faut que la violence de l’occupation soit connue et reconnue. Enfin, où que l’on aille, dans les villes ou villages, une des premières choses qui attirent le regard est le nombre de chantiers de construction. Des maisons, quelquefois belles, surgissent partout. Il y a de la vie. La natalité est très forte. Dans dix ou quinze ans, les Palestiniens seront aussi nombreux que les Israéliens ! Il faut loger tout ce monde. C’est pourquoi l’on construit, et pas du provisoire.

Dans ce tableau, il y a des forces et des faiblesses ; des motifs d’espoir, et aussi d’inquiétude. C’est le silence quand on parle de la violence. Parlons d’abord de la violence de l’occupation israélienne … "Et puis nous, Palestiniens, nous savons nous battre. C’est pour cela que les autres pays arabes n’ont jamais voulu nous accueillir …" A Jayyous, le conseil municipal n’est pas élu. Il est composé d’un représentant de chacune des quelques grandes familles du village. Régime patriarcal. Mais ça a l’air de marcher. Il me semble qu’il n’y a pas plus d’exclus sociaux (moins, même) que dans notre "douce France démocratique" …

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